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Karoo de Steve Tesich

Héros picaresque, Saul Karoo est un riche cinquantenaire, obèse, alcoolique et consultant en scénario. Tout ce qu'il entreprend est voué à l'échec, jusqu'à ce qu'une occasion unique se présente à lui. Prix Mémorable 2012.

Encore une excellente initiative de l'éditeur Monsieur Toussaint Louverture, à savoir de traduire ce merveilleux livre de Steve Tesich, originalement publié en 1998, 2 ans après la mort de l'auteur.

Que dire à part que l'auteur suit un personnage antipathique à bien des égards, drôle à bien d'autres, notamment parce qu'il souffre de deux maladies très particulières : quoiqu'il boive, il est dans l'incapacité d'être ivre, et il a une phobie de l'intimité? On suit donc ce personnage, Saul Karoo, à travers le narrateur qui montre une connaissance aigüe de ses contemporains, plus particulièrement de la faune citadine américaine.

Ce qui est impressionnant dans ce qu'on appelle la grande littérature américaine, et ce livre en fait définitivement partie, c'est sa capacité à embrasser les choses les plus essentielles : la vie, le destin, l'amour et la mort. Et, on a beau dire, ce n'est pas rien ces choses là.

Steve Tesich signe une oeuvre plus profonde qu'il n'y paraît, une véritable tragi-comédie qui met en scène l'odyssée d'un Ulysse moderne, méditant un peu tard sur sa destinée et les conséquences de ses actes.

Un must-read, comme on dit de l'autre côté de l'atlantique.



Olivier

9782246820475 001 T

A la demande d’un tiers de Mathilde Forget

"La folie n'est pas donnée à tout le monde. Pourtant j'avais essayé de toutes mes forces." C'est le genre de fille qui ne réussit jamais à pleurer quand on l'attend. Elle est obsédée par Bambi, ce personnage larmoyant qu'elle voudrait tant détester. Et elle éprouve une fascination immodérée pour les requins qu'elle va régulièrement observer à l'aquarium. Mais la narratrice et la fille avec qui elle veut vieillir ont rompu. Elle a aussi dû faire interner sa sœur Suzanne en hôpital psychiatrique. Définitivement atteinte du syndrome du cœur brisé, elle se décide à en savoir plus sur sa mère, qui s'est suicidée lorsqu'elle et Suzanne étaient encore enfants. Elle retourne sur les lieux, la plus haute tour du château touristique d'où sa mère s'est jetée. Elle interroge la famille, les psychiatres. Aucun d'eux ne porte le même diagnostic. Quant aux causes : "Ce n'est pas important de les savoir ces choses-là, vous ne pensez pas ?"

Ce premier roman est une petite pépite. Je n’aurais jamais pensé pouvoir éclater de rire en lisant un livre dont l’intrigue de base est tout de même constituée : d’un suicide maternel, d’une hospitalisation psychiatrique sororale, et d’un chagrin d’amour. Et pourtant !

La langue est fluide, et Mathilde Forget – par ailleurs auteure-compositrice-interprète - manie les mots et l’humour noir, et redonne un peu de sens à l’absurdité de ce monde. Face au silence entourant le décès de sa mère, la narratrice ne manque pas d’originalité, et l’on sent derrière le désespoir ce besoin criant de maintenir la tête hors de l’eau –et des requins.

Subtil, drôle, émouvant… Et qui a le mérite de nous questionner sur notre prise en charge des troubles psychiatriques aujourd’hui encore.

Audrey

conformiste

La Petite conformiste d'Ingrid Seyman

Esther est une enfant de droite née par hasard dans une famille de gauche, au mitan des années 70. Chez elle, tout le monde vit nu. Et tout le monde - sauf elle - est excentrique. Sa mère est une secrétaire anticapitaliste qui ne jure que par Mai 68. Son père, juif pied-noir, conjure son angoisse d'un prochain holocauste en rédigeant des listes de tâches à accomplir. Dans la famille d'Esther, il y a également un frère hyperactif et des grands-parents qui soignent leur nostalgie de l'Algérie en jouant à la roulette avec les pois chiches du couscous. Mais aussi une violence diffuse, instaurée par le père, dont les inquiétantes manies empoisonnent la vie de famille. L'existence de la petite fille va basculer lorsque ses géniteurs, pétris de contradictions, décident de la scolariser chez l'ennemi : une école catholique, située dans le quartier le plus bourgeois de Marseille.

Bonne surprise de cette rentrée littéraire ! Esther, la narratrice de ce premier roman pourrait bien être la petite soeur illégitime de ceux de "En attendant Bojangles" et "Si tout n'a pas péri avec mon innocence". Chronique familiale originale -pour ne pas dire complètement barrée- qui vous fera sourire... mais pas seulement. Un roman léger et grave à la fois, qu'il faudra lire jusqu'au bout.

Audrey