Il est juste que les forts soient frappes

Il est juste que les forts soient frappés de Thibault Bérard

Lorsque Sarah rencontre Théo, c'est un choc amoureux. Elle, l'écorchée vive, la punkette qui ne s'autorisait ni le romantisme ni la légèreté, se plaisant à prédire que la Faucheuse la rappellerait avant ses 40 ans, va se laisser convaincre de son droit au bonheur par ce fou de Capra et de Fellini. Dans le tintamarre joyeux de leur jeunesse, de leurs amis et de leurs passions naît Simon. Puis, Sarah tombe enceinte d'une petite fille. Mais très vite, comme si leur bonheur avait provoqué la colère de l'univers, à l'euphorie de cette grossesse se substituent la peur et l'incertitude tandis que les médecins détectent à Sarah un cancer qui progresse à une vitesse alarmante. Chaque minute compte pour la sauver. Le couple se lance alors à corps perdu dans un long combat, refusant de sombrer dans le désespoir. Un récit d'une légèreté et d'une grâce bouleversantes, entre rire et larmes, dont on ressort empreint de gratitude devant la puissance redoutable du bonheur.

Aucun suspense : oui, elle meurt, et vous saurez presque tout dans les premières pages. Aucune originalité : la vie regorge de ce genre de drames injustes. Rien de particulier dans les personnages non plus : ils sont comme vous et moi, et ils préfèreraient une vie heureuse. Pourquoi ce livre, alors ? parce que je vous défie de ne pas pleurer à belles larmes et de plus en plus à mesure que vous avancerez vers la fin. Et parce que je vous défie aussi d'en ressortir désespérés. C'est cela le charme. Relisez bien le titre, une fois fini votre dernier mouchoir. Tout y est dit aussi...

Bérénice

nexus

La trilogie Nexus de Ramez Naam

En l'an 2035, Nexus est une nouvelle nanomolécule capable de relier les cerveaux entre eux. Kade, un jeune étudiant biologiste voit dans cette drogue de nouvelles possibilités de communication et un immense progrès pour la société. Il va se retrouver dans un monde où vont se mêler scientifiques chinois, moines bouddhistes et agents de la CIA et s'apercevoir que les enjeux sont conséquents...

De l'action (beaucoup), des sentiments, de l'introspection, une galerie de personnages attachants... servant un imaginaire proche. Aprés avoir émergé des 500 pages Nexus, vous n'aurez qu'une hâte: replonger immédiatement dans les 1500 pages de la suite Apex et Crush !

La suite de Nexus, dans la meme veine, vous invite plus profondément encore à réfléchir sur le transhumanisme et le posthumanisme.

Sonné, désarçonné... mais heureux d'avoir traversé les 2000 pages de cette incroyable trilogie dont la réalité est presque palpable. Gardons foi en l'humanité !

Philippe

le bihan

Un bonheur que je ne souhaite à personne / Samuel Le Bihan – Flammarion (2018)

Autisme : un mot derrière lequel on met bien des questions, des préjugés, des peurs, un mot opaque et qui effraie.

Autisme : un mot qui recouvre la réalité de nombreuses familles avec ses difficultés, son incompréhension souvent et sa souffrance parfois.

Si beaucoup de documentaires et de témoignages abordent ce thème, il existe peu de fictions, sans doute un exercice risqué qui pourrait vite tomber dans le pathos ou la complaisance.

Ce n’est pas le cas de ce premier roman de Samuel Le Bihan – lui-même papa d’une enfant autiste - où il dédramatise ce sujet pourtant grave, avec une bonne dose d’humour et des personnages décalés, charmants.

A travers des situations cocasses ou dramatiques, le lecteur suit Laura, qui a mis sa carrière et sa vie de femme entre parenthèses pour se consacrer à César, l’un de ses fils atteint d’autisme. Elle affronte l’indifférence, la curiosité malsaine voire l’intolérance avec une volonté pleine d’amour, d’énergie et avec une capacité admirable à rebondir.

C’est émouvant, c’est drôle et on se laisse embarquer avec bonheur dans cette galère quotidienne pleine de grâce.

Une belle préface de Jean-Christophe Rufin permet également un accès intéressant à ce roman.

Véronique

cavaliers

Les Cavaliers de l'apocadispe / Libon

Trois cavaliers sans peur (sauf pour un) et sans reproche (sauf pour le même) partageant le même objectif : s'amuser le plus possible en se faisant gronder le moins possible. Et pour cela, ils peuvent compter sur leur imagination, leur détermination et une bonne part de malchance ! Aucun commun des mortels ne survivrait longtemps dans les aventures des cavaliers de l'apocadispe qui se prennent régulièrement des gamelles mémorables ! Ca commence par un simple cours en classe, une visite au musée, une balade en forêt ou un voyage en car... et tout devient très vite hors contrôle !

Suivez Olive, Jé et Ludo, trois héros décalés dans des aventures absurdes et hilarantes. Un très bon moment de lecture en perspective !

E.

9782818048689 1 75

Il est des hommes qui se perdront toujours, Rebecca Lighieri

L'espérance de vie de l'amour, c'est huit ans. Pour la haine, comptez plutôt vingt. La seule chose qui dure toujours, c'est l'enfance, quand elle s'est mal passée.

On retrouve dans ce roman les thématiques chères à Rebecca Lighieri (aka Emmanuelle Bayamack-Tam) : l’enfance malmenée, les relations familiales toxiques et maltraitantes, les faiblesses physiques et mentales, la pauvreté, les violences de toute sorte… mais aussi la force de la communauté, la débrouille, la soif de liberté, la résilience.

Dans un quartier de Marseille, des années 80 aux années 2000, on suit la famille –dysfonctionnelle- de Karel : toxicomanie, père violent, bête et cruel, mère anesthésiée et complice. La fratrie composée d’Hendricka, de Mohand et de Karel essaie de pousser tant bien que mal, fuyant la maison dès que possible et se trouvant une famille d’adoption du côté des gitans sédentarisés qui leur offrent l’amour et le goût de vivre, inexistants chez eux.

Il ne s’agit pas ici d’un petit roman léger à déguster sur la plage, certes. En revanche, c’est une magnifique plongée à la fois musicale et sociale dans le Marseille de la fin du XXème siècle. Les personnages sont attachants pour certains, et l’intrigue sert de fil rouge à une histoire qui aurait pu sembler tristement banale, mais qui s’avère moins manichéenne qu’attendu.

Audrey

ame de lempereur1

Shai est forgeuse ; elle est capable de modifier le passé d'un objet et donc son présent. Emprisonnée pour avoir tenté de voler le spectre de la lune, elle doit forger une nouvelle âme pour l'empereur, laissé inconscient après une tentative d'assassinat, en échange de sa vie et de sa liberté. Elle a 100 jours pour y parvenir et son seul allié est le conseiller de l'empereur, Gaotona.

Un livre court mais parfaitement ciselé.
Faussaire et experte en magie : c'est une héroïne qui ne brille pas par son sens moral ! Contrainte à l'impossible tâche de re-sculpter l'âme de l'empereur dans un temps dramatiquement court, elle fait pourtant preuve d'une honnêteté qui frôle l'humanité. A sa manière...
Quelle est la différence entre création et arnaque ? Qu'est-ce qu'une personne ? Ce livre pose très subtilement ces questions embarrassantes au cours d'une intrigue serrée et haletante. En trame de fond, l'invention d'une forme particulièrement originale de magie.

Bérénice

avant que

Avant que j’oublie / Anne Pauly – 2019 – Editions du Verdier

Il y a d'un côté le colosse unijambiste et alcoolique, et tout ce qui va avec : violence conjugale, comportement irrationnel, tragi-comédie du quotidien, un "gros déglingo", dit sa fille, un vrai punk avant l'heure. Il y a de l'autre le lecteur autodidacte de spiritualité orientale, à la sensibilité artistique empêchée, déposant chaque soir un tendre baiser sur le portrait pixellisé de feu son épouse. Mon père, dit sa fille, qu'elle seule semble voir sous les apparences du premier. Il y a enfin une maison, à Carrières-sous-Poissy, et un monde anciennement rural et ouvrier. De cette maison il faut bien faire quelque chose, à la mort de ce père Janus. Capharnaüm invraisemblable, caverne d'Ali-Baba, la maison délabrée devient un réseau infini de signes et de souvenirs pour sa fille, la narratrice, qui décide de trier méthodiquement ses affaires. Et puis, un jour, comme venue du passé et parlant d'outre-tombe, une lettre arrive qui dit toute la vérité sur ce père aimé auquel, malgré la distance sociale, sa fille ressemble tant.

Nommé à de nombreux et prestigieux prix littéraires fin 2019, prix – entre autres –  du livre Inter 2020 j’étais attirée et effrayée par le sujet, le deuil du père, de ce court premier roman de Anne Pauly.

J’en repoussais la lecture. Par méfiance envers ces ouvrages qui semblent faire l’unanimité et qui peuvent décevoir ou parce que la mort récente de mon propre père m’en empêchait ?

Et puis, un soir d’été alors que l’ambiance était plutôt à la légèreté, j’ai enfin ouvert ce livre et son magnétisme a agi, brutalement. Cette voix très personnelle et cette émotion tellement intime décrite sans fard ont généré des sentiments très contradictoires, entre impression de voyeurisme et empathie totale.

L’agencement des mots claque, choque, fascine, ils sont pleins d’énergie, d’amour, de ressentiment, de doute, de douleur, de chagrin. Ceux d’une femme mais aussi ceux de la petite fille qu’elle a été.

Les souvenirs d’avant, le récit de la mort, celui des préparatifs et des funérailles puis l’inventaire des objets de la maison à vider sont entremêlés et se font écho.

Au cours du roman, parfois l’eau dans les yeux a interrompu momentanément ma lecture, d’autres fois un rire a été salvateur. Oui, certaines phases et phrases dans ces  souvenirs prêtent à rire, certaines situations sont ridicules et l’humour soulage de toute cette tension. 

Je n’oublierai pas ce texte, très fort, avec un effet cathartique puissant.

Cet ouvrage a reçu le prix du Livre Inter 2020, le prix Envoyé par la Poste 2019, le prix Summer 2020 et le prix À livre ou verre des librairies Mémoire 7 à Clamart et Le Point de coté à Suresnes.

Nommé au Prix Goncourt, au Prix Goncourt des Lycéens, au Prix Wepler et au Prix Fémina 2019

Hélène

alliances 1

Alliances de Jean Marc Ligny

Herbe bleue Arbres jaunes La centrale nucléaire fuit Sur une Terre dont le climat a radicalement changé suite à l'emballement du réchauffement climatique, des oasis et des microclimats locaux ont permis à la vie de s'abriter, voire de se développer. Mais quelle place pour l'homme dans un tel écosystème, face à l'émergence probable d'une nouvelle espèce dominante sur la planète ? Il pourrait y avoir des alliances inédites à passer. Tikaani, l'Inuit, parti d'Islande à bord d'un avion solaire, Ophélie, la guérisseuse tapie dans sa jungle au Canada, Denn et Nao, qui ont quitté leur tribu cavernicole du désert qu'est devenue la Californie : tous sont à la recherche de survivants, certains rêvent de redonner sa place à l'humanité. Mais ils vont apprendre que ce qui reste des hommes peut encore nuire à la planète...

Au-delà des clichés et des facilités du genres, un regard nouveau sur ce que pourrait être le monde.

Un monde où les rares humains survivant ont le choix entre persister dans leurs anciens modèles prédateurs et destructeurs, ou collaborer avec d'autres espèces.

Accepter leur suprématie.

Décentrer l'humanité.

Et si ce livre ne parlait pas d'après la fin du monde mais de notre époque ? Et s'il était encore temps ?

Bérénice