sortie hono

La guerre d'Indochine est l'une des plus longues guerres modernes. Pourtant, dans nos manuels scolaires, elle existe à peine. Avec un sens redoutable de la narration, "Une sortie honorable" raconte comment, par un prodigieux renversement de l'Histoire, deux des premières puissances du monde ont perdu contre un tout petit peuple, les Vietnamiens, et nous plonge au coeur de l'enchevêtrement d'intérêts qui conduira à la débâcle.

Eric Vuillard continue son entreprise d'exploration de notre Histoire avec ce qui fait désormais sa marque de fabrique : la concision. Son style est reconnaissable, caustique et raffiné, mais les sujets sont si graves que le raffinement est ici une arme, patiemment aiguisée, longtemps restée dans son fourreau, le temps qu'il fallait pour étudier ses cibles, lire toute la documentation les entourant, et ne rien laisser au hasard. L'auteur plane au dessus d'une période sombre puis resserre la focale sur un évènement, un personnage, ses attitudes les plus triviales, afin de montrer le côté humain de cette histoire, même s'il s'agit plutôt de monstres à visage humain. L’auteur digresse parfois, remontant la lignée de telle personnalité, narrant ainsi l’endogamie caractéristique des tribus de la grande bourgeoisie. Mais s’agit-il d’une digression ou d’un détour pour revenir au centre, à la destination de son œuvre ? Je vous invite à lire ses autres ouvrages pour avoir la réponse.

Olivier

entre ciel et erre

Autour de 1900, en Islande, Bardur et un garçon quittent au cours d'une nuit polaire leur fjord pour pêcher en haute mer le cabillaud. Malheureusement, Bardur, absorbé par la lecture du chef-d'oeuvre de Milton "Le paradis perdu", oublie de se couvrir et meurt de froid. Son compagnon commence alors un périple dangereux pour restituer l'ouvrage à son propriétaire, un capitaine aveugle.

Chef d'oeuvre littéraire sur les pêcheurs d'Islande, une oeuvre très poétique.

Un lecteur

 

traverser

On traverse des foules toute sa vie, pour ne pas se perdre ou perdre des morceaux de soi. Je traverse la foule comme on traverse la vie, je contourne. Un jour comme un autre de décembre, Dorothée se confronte à l'indicible : le suicide de son mari, qui la laisse seule avec deux petites filles face à un gouffre d'incompréhension. Tout ce qui entoure la mort est pénible, long, compliqué. Il faut attendre, répondre à des questions. Mais le deuil donne aussi le droit de s'affranchir des conventions. Dorothée veut qu'il éclate à la face du monde, elle veut rester qui elle est, une femme qui jouit. Pas seulement une veuve et une mère, mais une femme libre avec son imaginaire et son grain de folie. Alors, passés le choc, la colère et la douleur, elle prend ses émotions et ses enfants sous le bras, qui l'épuisent et la comblent. Les fantômes, elle les brûle. 

Ce roman est une véritable leçon de vie. Cette femme, mère de deux toutes petites filles, aurait pu se laisser porter, se laisser sombrer, se laisser avaler par l’horreur de la situation qui lui est tombée dessus sans prévenir. Mais non, Dorothée a choisi de traverser la foule, et de le faire avec panache et folie. Entre humour et désespoir, malheur et jouissance(s), elle nous embarque avec elle, et c’est pour le mieux.

Audrey

undernickel boys

Colson Whitehead, romancier américain est l’un des rares écrivains à avoir remporté deux fois le Prix Pulitzer pour des fictions : en 2017 pour Underground Railroad et en 2020 pour  Nickel Boys.

Deux grands romans bouleversants basés sur des faits historiques qui racontent et dénoncent les conditions inhumaines de vie – de survie – des afro-américains.

Le premier, Underground Railroad décrit la fuite de Cora, 16 ans, esclave sur une plantation de coton en Géorgie, à travers les Etats du Sud dans les années 1850.

Entre la guerre d'indépendance, la guerre de Sécession, de la Caroline du Sud à l'Indiana, elle utilise le réseau clandestin d’aide aux esclaves fugitifs pour conquérir sa liberté. Ce réseau a réellement existé et sauvé nombre d’hommes et de femmes réduits en esclavage. Cora survit à toute les humiliations et les violences en gardant l’espoir d’un avenir sans servitude. Elle rencontre des individus engagés au risque de leur vie pour secourir leur prochain, d’autres qui trahissent par « conviction » ou cruauté et elle découvre que - quelle que soit leur couleur de peau - il existe des êtres bons et d’autres fourbes.

Le second,  Nickel Boys se déroule essentiellement à la ‘Dozier School’ une maison de correction pour jeunes détenus mineurs, en Floride, en 1960. C’est le plus grand centre de rééducation des États-Unis, et il est particulièrement célèbre pour les mauvais traitements infligés à ceux qui y ont séjourné, spécialement s'ils n’étaient pas blancs.

Elwood Curtus, afro-américain, est le personnage central de cette terrible histoire. Il est victime de malchance et de sa couleur de peau et se retrouve enfermé à la Dozier School alors que son avenir semblait prometteur. Là, les enseignants, le personnel administratif comme les élus, utilisent les garçons prisonniers à des fins commerciales ou pour défouler toutes leurs pulsions de violence voire de sadisme. En 2010, une équipe d’étudiants en archéologie a effectivement mis à jour le cimetière clandestin de cette école et c’est à partir de cette découverte que l’on a pu prendre la mesure des horreurs qui s’y étaient produites en toute impunité.

Ces deux ouvrages m’ont impressionnée et totalement embarquée, non seulement par les histoires qu’ils racontent mais aussi par la façon dont la narration se construit et par les émotions qu’elle suscite.

Malgré la violence de leur condition, les préjugés imbéciles dont ils sont victimes et l’accumulation de situations inextricables, Cora et Elwood sont des héros magnifiques. Ils restent pleins d’espoir, de confiance et d’humanité même si leurs bourreaux en manquent totalement. Car l’amour et/ou l’amitié sont des sources de réconfort et stimulent leur courage de façon admirable.

Mêlant présent et passé, s’attachant à deux périodes historiques différentes mais où la douleur et l’injustice se rejoignent, la voix de l’auteur est en retrait, comme pour laisser toute la place aux sans-voix qu’il défend.

Véronique

Pour aller plus loin, la série télé adaptée du roman Underground Railroad

 

 

là ou chantent

Pendant des années, les rumeurs les plus folles ont couru sur "la Fille des marais" de Barkley Cove, une petite ville de Caroline du Nord. Pourtant, Kya n'est pas cette fille sauvage et analphabète que tous imaginent et craignent. A l'âge de dix ans, abandonnée par sa famille, elle doit apprendre à survivre seule dans le marais, devenu pour elle un refuge naturel et une protection. Sa rencontre avec Tate, un jeune homme doux et cultivé qui lui apprend à lire et à écrire, lui fait découvrir la science et la poésie, transforme la jeune fille à jamais. Mais Tate, appelé par ses études, l'abandonne à son tour. La solitude devient si pesante que Kya ne se méfie pas assez de celui qui va bientôt croiser son chemin et lui promettre une autre vie. Lorsque l'irréparable se produit, elle ne peut plus compter que sur elle-même...

Beau récit poétique. Totale immersion dans une nature sauvage apprivoisée par l'héroïne.

M.-C.

 

pilleurs

« Les grosses balles de plomb claquent sur le bois de la chaloupe. Je prends conscience que j'ai de l'eau jusqu'aux chevilles.
Peu importe : c'est un voyage à sens unique.
Plonger, tirer, plonger, tirer...
Un choc sourd. Nous avons touché.
— Lancez les grappins ! À l'abordage ! »
Suivez les pas de Yoran Le Goff dans ce trépidant roman d'aventures où espionnage intergalactique se mêle à la flibuste du XVIIè siècle, et à ses marins gouailleurs !

Ces histoires de flibusterie avec interférences d'un futur lointain sont prenantes. Action, suspense ! J'ai apprécié ce texte. Il n'y a pas de temps morts. Un régal de lecture.

P.G. 

Le fils de l homme

Après plusieurs années d'absence, un homme resurgit dans la vie de sa compagne et de leur jeune fils. Il les entraîne aux Roches, une vieille maison isolée dans la montagne où lui-même a grandi auprès d'un patriarche impitoyable. Entourés par une nature sauvage, la mère et le fils voient le père étendre son emprise sur eux et édicter les lois mystérieuses de leur nouvelle existence. Hanté par son passé, rongé par la jalousie, l'homme sombre lentement dans la folie. Bientôt, tout retour semble impossible. Après Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo continue d'explorer le thème de la transmission de la violence d'une génération à une autre et de l'éternelle tragédie qui se noue entre les pères et les fils.

Le père, la mère, le fils, c’est ainsi que les 3 personnages centraux de ce roman sont désignés tout au long de cette intrigue simple et sous tension.

A travers le tissage des saisons dans la montagne et des évènements citadins qui les ont précédées, je me suis attaché peu à peu au fils, un garçon de 9 ans. Acteur et témoin du drame en devenir, il est très lié à sa mère avec qui il vivait seul avant le retour inattendu de ce père quasiment inconnu. Il découvre les beautés de la nature et s’y sentirait bien si le père n’était pas si étrange.

Au départ, malgré les doutes et la peur naissante de la mère, il n’y a pas vraiment de violence visible de la part du père. Mais la jalousie, puis peu à peu la démence tissent leur toile pour les retenir aux Roches, une maison inhospitalière, sans confort.

Ce père, rustre et maladroit, lui-même souffre-douleur de son père qu’il a fui. Ce lieu dont il a été victime et où il revient exorciser ses démons en les reproduisant.  Transmission de l’espoir puis de la brutalité, on sent poindre la fin, forcément dramatique.

Avec une langue recherchée, précise, presque précieuse, Jean-Baptiste Del Amo construit un roman parfois déroutant mais il m’a été impossible de le lâcher dès l’immersion dans ses premières pages.

Véronique

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La vie de Madeleine Riffaud, figure de la Résistance qu'elle rejoint en 1942, à Paris. Elle prend le nom de Rainer en hommage au poète Rainer Maria Rilke. Amie de Pablo Picasso, de Paul Eluard et de Hô Chi Minh, elle devient grande reporter après la guerre, s'engageant contre le colonialisme. Dans ce premier volume, elle évoque son enfance et son adolescence sous l'Occupation

Madeleine Riffaud, connue dans la résistance française sous l'alias Rainer Maria Rilke (du nom de l'écrivain), aujourd'hui âgée de 97 ans raconte dans cette bande-dessinée son histoire.
Née entre les deux guerres, elle décide dès 1940 que son avenir se jouera avec les résistants ou ne se jouera pas. Une jeune femme déterminée qui endura tout pour sauver son pays.
Elle ne veut pas être un symbole ni être considérée comme une femme extraordinaire.
Elle dit d'ailleurs que "la seule chose extraordinaire dans cette histoire, c'est que je sois encore en vie pour la raconter".

madeleine 16

Pour aller plus loin : Podcast France Culture Mémoire d'une résistante

Silvia